News-later #4 – Le pouvoir caché des grandes entreprises de l’agro

Cet été, nous republions des extraits de notre newsletter mensuelle avec des infographies exclusives. Épisode 4 : les grandes entreprises de l’industrie agroalimentaire parviennent à résister à la pression des enseignes de la grande distribution dans une lutte qui nuit surtout aux producteurs et productrices.

💡 Cet article a d’abord été publié dans l’édition de juin 2026 de notre newsletter mensuelle. Abonnez-vous pour recevoir chaque mois les dernières analyses du BASIC, des visualisations éclairantes, des informations intéressantes repérées par notre équipe et une liste d’événements à venir.

La commission d’enquête du Sénat sur les marges des industriels et de la grande distribution a rendu le 21 mai un rapport dans lequel elle étrille les pratiques des super et hypermarchés. Le texte pointe en particulier des “méthodes de négociation assises sur la menace, l’intimidation et la contrainte”. Si la grande distribution tire profit d’une course aux prix bas qui nuit aux agriculteurs et agricultrices et provoque de nombreux impacts sociaux, sanitaires et écologiques, il ne faut pas oublier le pouvoir dont disposent les grands groupes industriels de l’agroalimentaire.

Des industriels puissants noyés sous la masse

Le rapport sénatorial dresse le panorama d’un marché très déséquilibré où la grande distribution, très concentrée, en particulier grâce à ses centrales d’achat communes, impose sa loi à tous les autres acteurs.

Schéma issu du rapport de la commission d’enquête sénatoriale

Mais cette présentation donne l’impression que la grande distribution fait face à une myriade de petites entreprises sans défense, ce qui ne reflète pas tout à fait la réalité. Certes, la plupart des entreprises de l’agroalimentaire sont des petites structures qui sont mises en difficulté dans les négociations commerciales : 31% des PME-ETI fournissant la grande distribution sont déficitaires, selon une étude de la Fédération des entreprises et entrepreneurs de France et de la Banque de France.

Les acteurs du maillon industriel n’ont cependant pas tous le même poids. Ainsi, 39 entreprises représentent à elles seules 65% du chiffre d’affaires et environ 90% du résultat net des industries alimentaires hors artisanat commercial et boissons.

Lorsqu’il s’agit de négociations commerciales, ces entreprises au chiffre d’affaires important ont un poids qui peut être tout à fait conséquent. Le rapport sénatorial reconnaît que “les grandes entreprises multinationales disposant de marques fortes, et de produits perçus comme peu substituables, bénéficient d’un pouvoir de négociation élevé” et qu’elles “sont en mesure de résister aux demandes de baisse de prix [de la grande distribution], voire d’imposer leurs conditions dans certaines négociations”. Et de citer l’exemple de Ferrero, qui “a pu faire le choix de continuer à négocier au niveau national, refusant de négocier au sein des centrales européennes d’achat, contrairement à ce que souhaiteraient la plupart des distributeurs”. En effet, quel supermarché peut se permettre de ne pas proposer dans ses rayons les Nutella ou Kinder de Ferrero ? Même les spécialistes du hard discount comme Lidl et Aldi, qui refusaient d’abord les marques, ont fini par s’y ouvrir.

La Fédération du commerce et de la distribution, qui défend les intérêts des enseignes de super et hypermarchés, a ainsi réagi au rapport sénatorial en pointant les marges nettes (résultat net rapporté au chiffre d’affaires) importantes de quelques grands groupes de l’industrie alimentaire en 2025 – Coca-Cola (27,3%), Nestlé (10,1%), PepsiCo (8,8%) – par rapport à des marges nettes de la grande distribution oscillant autour de 1 à 2%.

Quand la hausse des coûts est répercutée, mais pas la baisse

Dans ce jeu où industriels et grande distribution se renvoient la balle en se présentant comme victimes ou héros de la cause des consommateurs et consommatrices, un cas d’étude nous paraît intéressant, celui du beurre (produit essentiellement par trois entreprises et vendu sous leur marque ou sous marque de distributeur). Les chiffres fournis annuellement par l’Observatoire de la formation des prix et des marges des produits alimentaires (OFPM) permettent d’observer ce qui s’est produit à la fin des années 2010. Une pénurie mondiale de beurre a provoqué une flambée temporaire du coût de la matière première (lait sorti de ferme). Ce coût a fini par redescendre, sans que cela soit répercuté aux consommateurs et consommatrices. La différence est allée alimenter à la fois les marges brutes des industriels et celles de la grande distribution.

Dans leurs négociations commerciales, les grandes entreprises industrielles et les enseignes de la grande distribution l’emportent ou cèdent selon les situations et les périodes. Elles ne perdent jamais vraiment. Les perdants, ce sont les consommateurs et les consommatrices d’une part et les agriculteurs et les agricultrices d’autre part, comme le montrent régulièrement les études du BASIC.


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