News-later #3 – Une guerre pas sur tous les prix

Cet été, nous republions des extraits de notre newsletter mensuelle avec des infographies exclusives. Épisode 3 : pour obtenir des prix bas sur des produits de grandes marques très en vue, les enseignes de la grande distribution se ménagent des marges confortables sur d’autres produits.

💡 Cet article a d’abord été publié dans l’édition de mars 2026 de notre newsletter mensuelle. Abonnez-vous pour recevoir chaque mois les dernières analyses du BASIC, des visualisations éclairantes, des informations intéressantes repérées par notre équipe et une liste d’événements à venir.

“Tous unis contre la vie chère”, “Des valeurs fortes et des prix bas”, “Trois fois le moins cher”… Les enseignes de la grande distribution ne cessent de clamer que ce qu’elles vendent est moins cher que chez leurs concurrentes. Comment s’y prennent-elles pour essayer de tenir cet engagement ?

D’abord, elles utilisent leur position d’oligopsone (situation symétrique à l’oligopole, où il existe un petit nombre d’acheteurs pour un grand nombre de vendeurs) et leur pouvoir de négociation pour exercer une pression sur les entreprises qui les fournissent. Et cette pression, répercutée tout au long de la chaîne de valeur, pèse sur les acteurs de l’amont. Pour ce qui concerne les produits alimentaires, cette pression retombe donc sur les agriculteurs et les agricultrices. Les produits pour lesquels ceux-ci parviennent à fixer un prix correspondant à la qualité de leur production et leur permettant de réaliser une marge ne représentent qu’environ 8% des ventes d’aliments en France (en valeur), selon les travaux que nous avons menés pour l’étude “L’Injuste Prix de notre alimentation”*, parue fin 2024. A contrario, donc, 92% des ventes alimentaires s’appuient sur une chaîne de valeur tirant à la baisse les prix agricoles.

Mais il y a entre le monde agricole et la grande distribution un maillon qui compte quelques acteurs puissants : celui de l’industrie agroalimentaire. Les grandes marques possèdent une capacité de négociation avec la grande distribution que n’ont pas les agriculteurs et agricultrices.

Elles commercialisent des produits considérés comme incontournables : ceux que les consommateurs et consommatrices s’attendent systématiquement à trouver au supermarché et que ces derniers peuvent difficilement ne pas avoir. Une célèbre pâte à tartiner, un soda connu dans le monde entier, une tablette de chocolat à 70% de cacao… Certains de ces produits n’ont même pas besoin d’être nommés pour qu’on les reconnaisse.

Ce sont des produits dont de nombreux consommateurs et consommatrices connaissent les prix et peuvent les comparer d’une enseigne à une autre. Les super et hypermarchés sont alors confrontés à une difficulté : d’un côté, ils doivent accepter dans une certaine mesure les exigences des marques, qui savent que leur produit est incontournable ; de l’autre, ils veulent en maintenir le prix le plus bas pour éviter que leur clientèle aille voir ailleurs. Résultat : les super et hypermarchés doivent se contenter de marges faibles qui ne leur permettent pas de couvrir tous leurs coûts.

Alors ils se rattrapent sur d’autres produits. C’est ce qu’avait montré un document interne à la direction des magasins Franprix obtenu en 2019 par le quotidien Le Parisien et portant sur des prix pour septembre 2017. Pour pouvoir afficher le beurre Président à 1,85 euro (hors taxes), la direction de l’enseigne conseillait de n’y appliquer qu’une marge de 28 centimes d’euros. Elle se rattrapait sur son beurre de marque de distributeur Leader Price, vendu au même prix que son présidentiel concurrent, en y prenant 57 centimes d’euros de marge.

Les enseignes de la grande distribution sacrifient leurs marges sur des produits vedettes qui sont souvent gras, sucrés, salés, avec un fort impact social et environnemental. Et pour rééquilibrer leurs comptes, elles appliquent des marges importantes sur des produits durables : bio, sous label d’origine protégée ou issus du commerce équitable. C’est ce que l’actuel ministre du Commerce, Serge Papin, résumait lorsqu’il était PDG de Système U par la formule “Le coco de Paimpol finance le cola d’Atlanta” (le coco de Paimpol étant un haricot AOP et non un électeur communiste).


Nous avons mis en lumière ce phénomène dans nos travaux sur la filière cacao. Les marges les plus fortes sont pratiquées sur les produits qui tentent de réduire les impacts sociaux et environnementaux du système alimentaire en garantissant de meilleurs revenus aux producteurs et productrices (commerce équitable) et en protégeant l’eau, les sols ou encore la biodiversité (agriculture biologique).

[Une version plus détaillée des données de cette infographie est disponible sur cette page]

Cette politique de marge a pour effet de rendre encore plus onéreuse la consommation de ces produits, d’en freiner le développement et de les rendre inaccessibles aux ménages les plus défavorisés. Elle entre ainsi en contradiction avec les engagements de responsabilité sociale et environnementale qu’affichent les enseignes de la grande distribution.

* Cette étude a été portée par le Secours catholique – Caritas France en partenariat avec le Réseau Civam, Solidarité Paysans et la Fédération française des diabétiques.

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